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La fonction publique : premier exploiteur capitaliste de France

Je suppose que le lecteur, ayant probablement fait ses études en France, est parfaitement au fait du principe de l’exploitation capitaliste. Si ce n’est pas le cas, voici un bref résumé : puisque la valeur d’une marchandise ou d’un service découle de la quantité de travail nécessaire à le produire [1], il va de soi que ce sont les travailleurs et eux seuls qui créent de la richesse. Dès lors, puisque les capitalistes réalisent des profits, il est évident qu’ils spolient les travailleurs d’une part de la richesse qui leur revient de droit. C’est le fondement même de l’idée selon laquelle les patrons exploitent leurs salariés.

En suivant Marx et ses nombreux disciples on peut donc établir une règle simple : tout salarié d’une entreprise privé est nécessairement exploité tandis que ceux de la fonction publique — qui, par définition, n’a pas vocation à réaliser de profits [2] — ne le sont pas. Si nos compatriotes et en particuliers ceux qui se disent anticapitalistes avaient une vision un tant soit peu logique des choses, tous des salariés du privé devraient se considérer comme exploités et, symétriquement, aucun salarié de la fonction publique ne devrait se plaindre de l’être.

Je suis tombé, par le plus grand des hasards, sur une enquête réalisée par la Dares auprès des salariés de France métropolitaine en 2013. Elle est très instructive dans son ensemble mais c’est sur un des résultats en particulier que je souhaite ici attirer votre attention. Ça se trouve page 89, dans le tableau 12.9 : on a demandé aux salariés du secteur privé (i.e. « Marchand ou associatif ») et à ceux des trois fonctions publiques (i.e. de l’État, territoriale et hospitalière [3]) s’ils avaient, toujours, souvent, parfois ou jamais, le sentiment d’être exploités. Voici les résultats :

Voilà des résultats intéressants. Si pas moins de 43.3% des salariés du privé n’ont jamais le sentiment d’être exploités — ce qu’un bon marxiste mettra sans doute sur le compte de l’abrutissement des masses laborieuses ou de la trahison de classe — il est tout de même assez extraordinaire de constater que jusqu’à 53.6% des employés de la fonction publique estiment être victimes, au moins de temps en temps, de l’exploitation capitaliste à laquelle ils échappent pourtant par définition. J’ai beau essayer d’interpréter ce résultat à l’aune des canons de l’extrême gauche, j’avoue ne pas parvenir à la moindre explication satisfaisante.

Je laisserai donc les exégètes insoumis nous expliquer comment un tel miracle est possible et me contenterai de noter que, si l’on se base sur les réponses des salariés concernés, la fonction publique prise dans son ensemble est, de loin [4], le premier exploiteur du prolétariat. À moins, bien sûr, que ces braves gens disent n’importe quoi.

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[1] Marx n’a rien inventé : il emprunte cette conception de la valeur-travail à Adam Smith (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776) sans savoir que, la même année, Étienne Bonnot de Condillac (Le Commerce et le gouvernement considérés relativement l’un à l’autre, 1776) avait compris et expliqué en quoi elle est erronée.
[2] Et, de fait, n’en réalise pas puisqu’elle accumule des pertes abyssales depuis des décennies.
[3] Afin de comparer plus aisément le sentiment de la fonction publique dans son ensemble à celui du privé, j’ai regroupé les trois branches en pondérant par les effectifs annoncés par le Ministère de la fonction publique.
[4] Mine de rien, en comptant ceux qui s’estiment toujours, souvent ou parfois exploités, ça fait plus de 29 millions de salariés exploités !

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